STRUCTURE • GUIDE PRATIQUE EM2L
Joint de dilatation, de fractionnement ou de rupture : quelle différence ? Un bâtiment n’est jamais parfaitement immobile. Le béton s’allonge à la chaleur, se raccourcit en séchant, les poutres fléchissent et les fondations peuvent tasser. Chaque joint sert à gérer un de ces mouvements en particulier. Bien les distinguer permet de savoir où les placer, jusqu’où les descendre et ce qu’il ne faut surtout pas faire dessus.
Pourquoi un bâtiment a-t-il besoin de joints ?
Le béton, la maçonnerie et l’acier changent de dimensions au cours de leur vie. Tant que ces mouvements sont libres, ils ne posent aucun problème. Quand ils sont empêchés, ils se transforment en efforts, et le matériau finit par fissurer là où il est le plus faible, c’est-à-dire souvent au mauvais endroit.
Un joint, c’est une coupure volontaire, placée à un endroit choisi, qui laisse le mouvement se faire sans dégâts. La question n’est donc pas « faut-il un joint ? », mais « quel mouvement doit-on laisser libre, et dans quelle partie de l’ouvrage ? »
Quatre mouvements à ne pas confondre
| Phénomène | Ce qui se passe | Réponse habituelle |
|---|---|---|
| Dilatation thermique | Le matériau s’allonge quand il chauffe, se raccourcit quand il refroidit. Le mouvement revient chaque saison. | Joint de dilatation dans les parties exposées aux variations de température. |
| Retrait du béton | Le béton perd du volume en durcissant et en séchant. Le raccourcissement est définitif. | Joints de fractionnement dans les dalles et chapes, armatures, cure soignée. |
| Flèche et fluage | Une poutre ou une dalle se courbe sous la charge, et le béton continue à se déformer lentement sous une charge durable. | Rigidité suffisante de l’élément, vérifiée à l’ELS. Un joint vertical ne règle pas une flèche. |
| Tassement différentiel | Deux parties d’un ouvrage s’enfoncent de façon inégale (charges ou sols différents). | Fondations adaptées, ou joint de rupture qui descend jusqu’aux fondations. |
Qu’est-ce qu’un joint de dilatation ?
Le joint de dilatation coupe la structure en blocs indépendants pour que chacun puisse s’allonger et se raccourcir avec la température sans pousser sur son voisin. Il traverse les murs, les planchers et la toiture, c’est-à-dire toute la partie de l’ouvrage qui subit les variations de température.
On le rencontre sur les bâtiments longs, aux changements de forme du plan (bâtiment en L ou en T), aux jonctions entre volumes de hauteurs différentes, sur les terrasses et les dallages extérieurs.
Tous les combien de mètres ?
Il n’existe pas une distance unique. Deux repères permettent de comprendre l’ordre de grandeur :
- Structures en béton armé : l’Eurocode 2 (NF EN 1992-1-1, § 2.3.3) admet que, pour les bâtiments, on peut ne pas calculer les effets de la température et du retrait si des joints sont prévus tous les djoint. La valeur recommandée par la norme européenne est de 30 m, mais l’annexe nationale française l’adapte au climat : elle retient notamment 25 m dans les départements voisins de la Méditerranée.
- Façades en maçonnerie porteuse (référence NF DTU 20.1) : les fiches de la SMABTP indiquent un espacement maximal des joints de dilatation de 20 m dans les départements voisins de la Méditerranée, 25 m dans l’Est, les Alpes, les Pyrénées et le Massif central, 30 m en région parisienne et 35 m dans l’Ouest.
Ces deux repères ne visent pas les mêmes ouvrages et ne s’appliquent pas tels quels à toutes les maisons : ce sont des distances au-delà desquelles les effets de la température doivent être étudiés ou maîtrisés autrement. Ils montrent surtout que, dans le Var, le climat méditerranéen conduit à des distances parmi les plus courtes de France. Le nombre de joints, leur position et leur largeur relèvent de l’étude de structure.
Qu’est-ce qu’un joint de fractionnement ?
Le joint de fractionnement, appelé aussi joint de retrait dans les dallages, découpe une dalle, une chape ou un revêtement en panneaux de taille limitée. Le béton va de toute façon se raccourcir en séchant et risque de fissurer. Le joint crée une zone affaiblie où la fissure se forme proprement, en ligne droite, au lieu d’apparaître au hasard au milieu du panneau.
Dallages et terrasses en béton
Sur un dallage, les joints de retrait sont le plus souvent sciés dans le béton jeune, ou formés au coulage avec un profilé. En pratique, le trait de scie descend sur environ un tiers de l’épaisseur. Le NF DTU 13.3 encadre la conception des dallages et impose un calepinage des joints : panneaux aussi réguliers que possible, joints aux angles rentrants, joints d’isolement autour des poteaux et le long des murs.
Le moment du sciage compte autant que sa profondeur. Trop tôt, le béton s’arrache. Trop tard, la fissure de retrait est déjà apparue, ailleurs.
Chapes
Pour les chapes et dalles à base de liants hydrauliques en locaux intérieurs, le NF DTU 26.2 fixe des surfaces et longueurs maximales entre joints de fractionnement, qui dépendent du type de chape. Selon les dispositions du NF DTU 26.2 relatives aux ouvrages traditionnels concernés :
| Type de chape (NF DTU 26.2) | Fractionnement maximal |
|---|---|
| Chape adhérente | 60 m² et 8 m de longueur maximum |
| Chape désolidarisée ou flottante | 40 m² et 8 m de longueur maximum |
| Chape ou dalle adhérente laissée nue ou simplement peinte | 25 m² et 8 m linéaires au plus |
Le même document rappelle que les joints de dilatation du support doivent être reproduits sur toute l’épaisseur de la chape, avec une largeur proche de celle du joint du gros œuvre. Ces valeurs ne s’appliquent pas à une terrasse ou à un dallage sur terre-plein, qui relèvent d’abord du NF DTU 13.3.
Carrelage
Le carrelage suit le support. Il respecte les joints de fractionnement et de dilatation existants, et il ne doit jamais franchir un joint de dilatation : on le reproduit avec un profilé adapté. Les textes de pose (NF DTU 52.2 et CPT associés) demandent aussi un joint périphérique d’au moins 5 mm au pourtour des pièces. Les planchers chauffants ont leurs propres règles de fractionnement.
Qu’est-ce qu’un joint de rupture ?
Le joint de rupture, aussi appelé joint de tassement, sépare deux parties d’ouvrage sur toute leur hauteur, fondations comprises. Chaque partie repose sur ses propres fondations et peut s’enfoncer de quelques millimètres de plus ou de moins que sa voisine sans l’entraîner.
On l’envisage notamment quand :
- deux volumes ont des charges très différentes, comme un immeuble de plusieurs étages accolé à un bâtiment bas ;
- une extension est construite contre une maison existante, dont les fondations ont déjà fini de tasser ;
- le sol change de nature sous l’emprise du bâtiment, ou les fondations sont de types différents (semelles d’un côté, pieux de l’autre).
Tableau comparatif des trois joints
| Critère | Fractionnement | Dilatation | Rupture |
|---|---|---|---|
| Mouvement visé | Retrait du béton ou du mortier | Variations de température | Tassements différentiels |
| Ouvrages concernés | Dallages, terrasses, chapes, carrelages, enduits | Structure du bâtiment, façades, toitures-terrasses, grands dallages | Bâtiments accolés, extensions, volumes de hauteurs très différentes |
| Profondeur | Partielle (dallage scié) ou toute l’épaisseur, selon l’ouvrage | Toute la superstructure exposée ; fondations selon la conception | Toute la hauteur, fondations comprises |
| Qui le définit | DTU de l’ouvrage (13.3, 26.2, 52.x) et calepinage | Étude de structure | Étude de structure et étude de sol |
| En une phrase | Il décide où la dalle va fissurer. | Il laisse le bâtiment respirer. | Il fait de deux bâtiments deux ouvrages indépendants. |
Pourquoi un joint de dilatation peut s’arrêter au-dessus des fondations
C’est une question qu’on nous pose souvent : si le bâtiment est coupé en deux, pourquoi les fondations ne le sont-elles pas ?
Une partie de la réponse tient au fait que les fondations sont enterrées. Sous le sol, la température varie beaucoup moins qu’en façade ou en toiture, et le plancher bas, protégé par le bâtiment, est lui aussi moins exposé. Dans certaines conceptions, un joint destiné principalement aux mouvements thermiques peut donc séparer la superstructure sans interrompre les fondations.
La température ne suffit pas pour autant à justifier ce choix. Une infrastructure commune (fondations, plancher bas) relie les deux volumes et transmet des efforts de l’un à l’autre. Cette disposition doit être justifiée par l’étude de structure, qui vérifie notamment le comportement de l’infrastructure commune, les tassements attendus, le contreventement de chaque volume et leurs déplacements relatifs.
Le raisonnement change complètement s’il s’agit de tassements : là, c’est justement le sol et les fondations qui bougent. Un joint arrêté au-dessus de fondations continues ne désolidarise pas les fondations en cas de tassements différentiels. Selon les études de sol et de structure, il peut être nécessaire de prévoir une séparation complète ou une infrastructure commune dimensionnée pour ces effets.
Un cas réel : bâtiment RDC et R+1 avec joint de 2 cm
Sur un de nos chantiers, le bâtiment est construit en parpaings avec poteaux, poutres et chaînages en béton armé. Une partie est en simple rez-de-chaussée, l’autre en R+1. L’étude de structure a été établie par un ingénieur béton.
Selon les informations communiquées au sujet de ce chantier :
- un joint de 2 cm à la jonction des deux volumes, avec deux poteaux en béton armé côte à côte, un de chaque côté ;
- un joint qui démarre au-dessus du plancher bas (sur vide sanitaire) et monte jusqu’à la toiture ;
- des fondations et un plancher bas continus sous les deux parties.
Un joint qui ne coupe ni les fondations ni le plancher bas n’est pas un joint de rupture au sens où nous l’avons défini : il ne sépare pas les deux volumes jusqu’au sol. Selon l’ingénieur, ce joint sert d’abord à gérer les mouvements thermiques, et cette configuration est cohérente avec son explication, sous réserve de confirmation par les documents de calcul. La jonction entre un volume haut et un volume bas est d’ailleurs un endroit classique pour un joint, car les deux parties n’ont ni la même hauteur, ni la même rigidité, ni la même exposition au soleil.
Exemple chiffré : de combien s’allonge le béton ?
La formule est simple :
ΔL = α × L × ΔT
α : coefficient de dilatation thermique (béton : 10 × 10⁻⁶ /°C selon l’Eurocode 2 ; acier : 12 × 10⁻⁶ /°C)
L : longueur de l’élément · ΔT : variation de température de l’élément
Pour un élément en béton de 10 m, avec une variation de 30 °C :
ΔL = 0,000010 × 10 000 mm × 30 = 3,0 mm
| Situation (béton, α = 10 × 10⁻⁶ /°C) | Hypothèse | Variation de longueur |
|---|---|---|
| Élément de 10 m à l’intérieur d’un bâtiment isolé | ΔT = 15 °C | ≈ 1,5 mm |
| Élément de 10 m exposé | ΔT = 30 °C | ≈ 3,0 mm |
| Terrasse béton de 6 m en plein soleil | ΔT = 40 °C | ≈ 2,4 mm |
| Bâtiment de 20 m de long | ΔT = 20 °C | ≈ 4,0 mm |
| Pour comparer : retrait de séchage sur 10 m | ≈ 0,3 mm/m | ≈ 3,0 mm, définitivement |
Deux enseignements. D’abord, ces mouvements sont de l’ordre du millimètre : faibles à l’œil, mais suffisants pour fissurer un enduit ou une cloison si rien ne les laisse se faire. Ensuite, le retrait du béton est du même ordre qu’une forte variation de température, avec une différence de taille : il ne revient pas.
Faites le calcul pour votre ouvrage
Le calculateur EM2L estime l’allongement thermique selon le matériau, la longueur et l’écart de température. Il sert à comprendre les ordres de grandeur, pas à dimensionner un joint de structure.
Calculateur de dilatation thermique
Tous les calculateurs EM2L
Les erreurs courantes sur chantier
- Remplir le joint de mortier ou de béton. Une coulure de béton, un bourrage au mortier ou des gravats coincés dans le vide suffisent à rendre le joint inutile : les deux blocs se touchent et se poussent. Le vide doit rester libre ou garni d’un matériau compressible prévu aux plans.
- Passer l’enduit, la chape ou le carrelage par-dessus. Un revêtement continu sur un joint fissurera exactement à son aplomb. Le joint doit être reproduit dans chaque couche, avec un profilé ou un couvre-joint.
- Oublier l’étanchéité. En façade et en toiture, un joint de structure se traite avec un couvre-joint ou un mastic élastomère sur fond de joint. Sinon, c’est une entrée d’eau.
- Scier trop tard ou pas assez profond. Sur un dallage, la fissure de retrait n’attend pas : si le trait de scie arrive après elle, elle passe ailleurs.
- Oublier les angles rentrants et les poteaux. Un angle rentrant sans joint ou un poteau pris dans le dallage sans joint d’isolement sont des départs de fissure classiques.
- Confondre les fonctions. Un joint de fractionnement ne remplace pas un joint de dilatation de structure, et un joint de dilatation ne protège pas d’un tassement.
- Modifier un joint prévu par l’étude. Supprimer, déplacer ou élargir un joint, ou modifier les fondations ou les chaînages à son droit, se décide avec le bureau d’études, pas sur le chantier.
FAQ — joints de dilatation, de fractionnement et de rupture
Quelle est la différence entre un joint de dilatation et un joint de fractionnement ?
Le joint de fractionnement découpe une dalle, une chape ou un revêtement en panneaux pour guider la fissuration due au retrait. Le joint de dilatation coupe la structure pour laisser chaque partie s’allonger et se raccourcir avec la température. Le premier concerne surtout les sols, le second le bâtiment.
Faut-il couper les fondations au niveau d’un joint de dilatation ?
Pas forcément. Les fondations enterrées subissent peu de variations de température : dans certaines conceptions, un joint destiné aux mouvements thermiques s’arrête au-dessus, si l’étude de structure le justifie. En revanche, si le but est de laisser deux parties tasser différemment, il faut un joint de rupture qui descend jusque sous les fondations. C’est l’étude de structure qui tranche.
Quelle largeur pour un joint de dilatation ?
Il n’y a pas de valeur unique. La largeur dépend des mouvements attendus, de la longueur des blocs, des tolérances d’exécution et, en zone sismique, de règles particulières. Elle est fixée par le bureau d’études et figure sur les plans.
Tous les combien faut-il un joint sur une terrasse en béton ?
Cela dépend de l’épaisseur, de l’exposition, des armatures et du document applicable (NF DTU 13.3 pour les dallages, NF DTU 26.2 pour les chapes). On cherche des panneaux réguliers, proches du carré, avec des joints aux angles rentrants et autour des obstacles. Le calepinage se prépare avant le coulage.
Peut-on poser du carrelage par-dessus un joint de dilatation ?
Non. Le carrelage ne doit jamais franchir un joint de dilatation du gros œuvre. On reproduit le joint dans le revêtement avec un profilé adapté, sinon les carreaux fissurent ou se décollent à son aplomb.
Avec quoi remplir un joint de dilatation ?
Pendant la construction, avec un matériau compressible qui empêche le béton ou le mortier d’entrer, selon les plans. En finition, côté extérieur, avec un fond de joint et un mastic élastomère, ou un couvre-joint. Jamais avec du mortier ni du béton.
Un projet de maçonnerie ou de rénovation dans le Var ?
EM2L réalise et suit des travaux à Saint-Cyr-sur-Mer, La Ciotat, Le Beausset et dans les environs. Pour les ouvrages porteurs, les prescriptions du bureau d’études structure restent déterminantes.
Pour aller plus loin
La flèche d’une poutre et la dilatation sont deux sujets différents. Pour comprendre comment on vérifie la rigidité d’une poutre, lisez notre article ELU et ELS : quelle différence ?. Vous pouvez aussi estimer un allongement avec notre calculateur de dilatation thermique ou parcourir l’ensemble de nos outils de calcul.
Références techniques
- NF EN 1992-1-1 (Eurocode 2) — § 2.3.3 (effets de la température et du retrait, distance djoint) et § 3.1.3 (coefficient de dilatation thermique du béton), avec son annexe nationale
- NF DTU 20.1 — Ouvrages en maçonnerie de petits éléments ; SMABTP — Fiche mur de façade en maçonnerie de blocs béton
- NF DTU 13.3 — Dallages : conception, calcul et exécution
- NF DTU 26.2 — Chapes et dalles à base de liants hydrauliques ; CAPEB — Calepin de chantier chapes et dalles
- NF DTU 52.1 et 52.2 — Revêtements de sol et de mur carrelés, et CPT associés
Article pédagogique. Les valeurs et exemples présentés servent à expliquer le rôle des joints. La position, la largeur et la conception des joints de structure relèvent de l’étude du projet et doivent être réalisées selon les plans et prescriptions du bureau d’études.






